REALITE ou FICTION
Une nuit de pleine lune, là où les esprits sont perturbés par son magnétisme, je tourne et vire dans mon lit. Particulièrement irrité par la commande de ma journée de service aux abords de 23h00, le sommeil ne vient pas… Rien n’y fait. Puis, doucement, le sentiment de quiétude fini par s’installer en moi. Dans les deux premières heures qui suivent, mon activité professionnelle me revient à l’esprit perturbant mon sommeil tandis que mon réveil allait inexorablement sonner à 04h00.
J’allais devoir parcourir 150 km en Berlingo, voiture de fonction par excellence de Keolis, pour assurer mon premier train à destination de Paris. Plus de dépôt, pas de bungalow, pas même un casier pour recevoir ma fiche de paie, elle aussi de plus en plus faible.
Ce sont les services postaux qui, désormais me la déposent dans ma boite aux lettres située à l’entrée du village, comme celles des autres habitants. C’est le prix à payer pour que ma famille et moi ne déménagions pas. Je veux rester au pays. Fier de mes origines et surtout proche des miens, tous vieillissants, je me dois d’habiter à proximité de chez eux.
La réforme de la dépendance, mise en place il y a 5 ans, ne me permet pas de percevoir de participations financières, encore moins d’aides ménagères pour mes proches.
Avec ma compagne, nous sommes propriétaires. Comble de tout, mes parents et beaux parents ont des enfants… à nous de payer. L’instinct filial a vite mis de côté l’incompréhension d’une de ces nombreuses lois injustes de l’époque.
Ma compagne avait son boulot et ses amis. Mon gamin, lui, avait ses copains. Mon instinct familial étant plus fort que mes convictions. J’avais beau avoir changé de boîte déjà trois fois, j’étais toujours adhérent à mon syndicat professionnel implanté, lui, dans la multitude d’entreprises ferroviaires créées. Son idée géniale de la « Portabilité des droits », comme il avait appelé ça, a fait fureur. Je gardais tout mes avantages sociaux. Seules mes conditions de travail variaient selon l’entreprise qui gagnait l’appel d’offre de mes lignes. Pour mes horaires, la convention collective Voyageur, identique à toutes les entreprises, avait été mise en place. Mon syndicat professionnel avait réussit à faire appliquer le fameux RH 0077 à tous.
Dans mon Berlingo vieillissant, lui aussi mal entretenu, je prends donc la route pour deux heures de conduite. La commande est arrivée sur mon PDA Sirius dès que j’avais raccroché d’avec le gestionnaire de la plateforme centrale. Une fois l’utilitaire garé, il me reste donc dix minutes pour préparer ma rame. L’AGC, lui aussi a très mal vieillit. Il tournait déjà, mis en route par le balayeur de l’entreprise privée. Il ne me reste plus qu’à faire les essais de freins et ceux de sécurité du jour. Viens ensuite ma tâche d’accueil sur le quai et de poinçonnage des billets que les usagers me tendront avec un sourire narquois, lassés par les minutes de retards du quotidien.
Sans entrain, je prends donc le chemin de Paris. A chaque arrêt, je demande si certains veulent des billets : je suis le poinçonneur des Lilas, je fais toujours des petits trous…
Le PDA fait aussi les billets et les PV, un beau progrès, çà !
J’arrive à l’embranchement de Milly, un couple de petits vieux, encombrés de bagages et complètements perdus, vont à Roissy. Ils ont du mal à monter leurs grosses valises dans le train. Mais il faut que je fasse vite, la « maudite » règle des trois minutes s’applique encore pour deux mois. Je ferme les portes et je pars, seul, vers la voie unique.
Il n’y a plus personne en gare. Elle est fermée depuis la séparation de l’INFRA. Encore une occasion perdue de voir du monde et de parler même durant ces petites 10s ; un bonjour, un sourire nous faisait tellement de bien.
J’arrive donc dans la principale gare de la région. A l’entrée du quai, je vois un Transdev quittant sa voie pour aller vers l’aéroport. Ils ont récupéré ce marché et roulent sur le dernier né de chez Alsthom, le Régiolis. Un bijou qu’on nous faisait miroiter,…et nous, on roule sur du matériel perpétuellement en panne.
Mes petits vieux, eux, sont bons pour attendre le prochain train… …dans deux heures. Leur avion sera parti. On avait cinq minutes de retard, la correspondance ne se fait pas entre les compagnies…
Je roule à nouveau vers Paris, toujours en assurant le service et la conduite. Entrant dans la zone des banlieues, je suis ralentit, comme d’habitude. Les Franciliens sont toujours en retard. Mais comme ils circulent en omnibus tout le long du parcours, personne ne voit rien. Les usagers ont un train tous les cinq minutes. Pour eux, c’est le principal. Les écrans plasma diffusent STIF TV, la dernière trouvaille du service de communication. Quelques clips des dernières musiques à la mode, la redif. de la série de la veille, et entre deux, les messages de sécurité et les annonces commerciales en cours.
La semaine dernière, j’ai fait du rangement dans mon grenier. Et hasard, j’ai retrouvé d’anciennes fiches horaires de la SNCF, mon ancienne boite, aujourd’hui disparue. Le paradoxe, c’est qu’on mettait quinze minutes de moins pour un trajet de bout en bout. De quoi faire sourire ou plutôt crier de colère car on nous avait loué les bienfaits du libéralisme et de l’ouverture à la concurrence. Seuls les technocrates y croyaient.
A l’arrivée de mon train, je dois vérifier qu’aucun bagage n’est resté dans la rame. Encore une charge de travail qui incombait aux contrôleurs pendant leurs visites de sécurités ou, à l’arrivée, aux gars en bleu qui jadis nous donnaient le départ des trains. Mais un texte de l’Europe technocratique imposait la neutralité, vis-à-vis de toutes les entreprises ferroviaires, aux agents dans les postes et les gares. Les petits postes d’aiguillages ont été soit rasés soit, au mieux, transformés en musées. Les terrains vendus à des prometteurs pour bâtir des immeubles.
Aujourd’hui, il n’y a plus que quinze grands postes de commandes de signaux et d’aiguilles pour toute la France ! Des milliers d’emplois supprimés. Par contre, quand une aiguille ne fonctionne plus, c’est le mécano qui intervient désormais. Au début, une équipe venait, mais le train restait en carafe deux heures. Une petite rectification de RFF pour valider les règlements, et le tour était joué. Le conducteur avait gagné une responsabilité de plus.
L’arrivée de la concurrence a supprimé, dans le même temps, tous les agents des gares qui nous donnaient le départ. Une expérimentation bretonne a été généralisée au début des années 2010. Maintenant, le conducteur part tout seul sans autorisation de départ quelques soient les gares ou les voies de circulation.
En furetant dans la gare, je suis tombé sur un ancien collègue avec qui j’avais fait ma formation. Au début, je ne l’avais pas reconnu. Il faut dire qu’avec sa casquette et son costume de TéGéViste, il était méconnaissable. Les galons sur ses manches (1 galon pour 100 000km parcourus), ses trois étoiles sur le front, et ses lunettes de soleil, il brillait. Derrière lui, deux ou trois contrôleuses, le suivait jusqu’au Terminus Nord, l’hôtel quatre étoiles en face de la gare.
Il est l’heure et je dois prendre un train. Lequel je ne sais pas. J’interroge donc « gare en mouvement » sur mon PDA Sirius, mais le prochain train de ma compagnie pour ma destination est dans trois heures. Je dois donc prendre un billet pour le Transdev qui part dans le quart d’heure qui suit. Billet plein pot bien sûr puisque les compagnies ne se sont pas entendues pour faire bénéficier de réductions aux salariés des diverses entreprises ferroviaires. Lors de mon changement d’employeur, malgré les négociations de mon syndicat, j’ai perdu aussi les facilités de circulations. Les « vert de rage » nous avaient fait perdre deux mois de salaires et des millions d’euros, les vengeurs masqués de la direction se sont régalés à nous supprimer les uns derrières les autres le peu d’avantages que les politiques gouvernementales libérales ne nous avaient pas encore supprimées.
Après mes six trains et mes deux coupures, fatigué par 13 heures de travail, j’arrive à mon hôtel. Je paie ma chambre, mon repas au restaurant, et mon petit déjeuner pour le lendemain. Un repas bien mérité mais bien éloigné de la petite gamelle que ma compagne me préparait avec amour la veille de partir. Je ne peux plus faire cuire mon steak et mes pâtes, ni même réchauffer quoi que ce soit. Je ne vois même plus mes collègues, je ne discute pas ou peu. Je ne parle plus de mes incidents si ce n’est que virtuellement sur le forum ou le Facebook de mon syndicat. Je suis devenu un ours, grincheux, souvent mal léché. Ma solitude me pèse, mon eczéma me travaille et je fais comme mon chien, je me gratte à en saigner. Mon dermato ne sait plus quoi me prescrire et me suggère une déclaration de maladie professionnelle : le stress dit-il. Mais j’ai peur de perdre ma Licence. Ses satanés médecins du centre d’aptitude à la préfecture sont tellement binaires que je risque de perdre mon boulot. Et après je ferais quoi ? Je ne sais faire que ça, conduire les trains ! Ils vont surement m’envoyer un pseudo conseillé qui va me proposer des formations qui ne m’intéressent pas, ou me proposer de bouger dans une autre ville, faire du tram-train, leur nouveau joujou payé au smic pour 15 heures de boulot. Si je refuse, ils vont me réformer direct. Et après ???
Consolation à cette situation difficile, il y a quelques années, mon syndicat a négocié, comme il sait le faire, un contrat avec un assureur. La SAAM pourra ainsi me donner 100 000€. Le contrat a tellement marché que 75% des conducteurs y ont adhéré, en même temps qu’à mon syndicat.
Aujourd’hui, rien ne peut toucher les conducteurs de trains sans que les entreprises ou le ministère ne passent par LE syndicat. Il faut dire qu’au fil des élections, des restructurations, des créations ou des liquidations des Entreprises Ferroviaires, il a su négocier pour moi, pour nous.
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